Stratégies de l’information
par François-Bernard Huyghe
http://www.huyghe.fr.
Les stratégies informationnelles servent à accroître le pouvoir de celui
qui les emploie : elles augmentent sa capacité de faire prédominer sa volonté.
Qui dit stratégie dit agir dans des conditions adverses et en fonction de
facteurs dont on ne possède pas la maîtrise. La notion même de stratégie, art de
limiter autant que possible le hasard, implique que dans la vie réelle (et non
dans un jeu où le nombre de coups et les situations possibles sont limités par
des matrices), aucune méthode ne fonctionne à cent pour cent. Elle opère sur
des gens (c’est une pragmatique, pas une technique qui manie des choses). Elle
rencontre des obstacles, généralement la stratégie adverse et un pouvoir lui est
opposé : au minimum la résistance potentielle de celui sur qui elle s’exerce.
Donc pas de recette imparable.
Vaincre par les signes
Il est possible d’utiliser l’information pour vaincre:
– Soit en réduisant sa propre incertitude (ce qui correspond à une
définition classique de l’information), grâce à des renseignements ou des
connaissances qui favorisent les bons choix. Corollairement, il est utile
d’accroître l’incertitude de l’adversaire ou du concurrent. Le tout est de savoir
et d’empêcher de savoir afin de réaliser de meilleures performances. La
supériorité consiste ici en un différentiel de connaissance : A sait fabriquer telle
arme, pas B, A sait qu’il y aura demain tel mouvement en bourse, pas B. Il
s’agit de réduire à son profit le brouillard et la friction inhérents à tout conflit.
– Soit par des messages ou signaux qui produisent un effet sur la cible :
inciter, faire peur, séduire, convaincre…, et suscitent une réaction favorable à
ses desseins. La sémiologie parle de la fonction « conative » du message : elle
est centrée sur l’effet produit sur le récepteur. Ce principe est celui de la
publicité, de la propagande, y compris sous la forme la plus simple : faire
adhérer ou faire rejeter. Ce peut être celui de la déception au sens militaire :
tromper l’autre sur ses intentions, ses forces, sa localisation pour le pousser à la
faute.
– Soit en agissant sur la façon de traiter l’information, et ce qui la
structure. Ce peut être un système de transmission, un logiciel, un code. Mais il
est possible de s’appuyer sur les catégories mentales, sur l’idéologie, les
procédures et méthodes, la langue, les modes de raisonnement. Influencer,
former, voire formater sont les procédés les plus courants en ce domaine. Faire
adopter son vocabulaire, son code de déontologie ou ses habitudes de
consommation… Le secret est d’agir sur les réactions d’autrui, mais en amont,
quitte à modifier le code employé ou la prédisposition d’un acteur.
Pour faire formule, nous avions dit que la première stratégie d’information pèse sur les choses par le savoir, la seconde sur les gens par conviction ou incitation et la troisième sur l’information elle-même en modifiant le sens qu’elle prendra pour les acteurs.
Les trois types de stratégies se mêlent constamment et se soutiennent
mutuellement. Prenons un étudiant cherchant à assurer le succès de sa thèse et
à la rentabiliser professionnellement. Tout le travail de recherche,
documentation et bibliographie ressort à la première catégorie. Tout ce qui
touche à l’élaboration et à la mise en forme de son texte, bref toute son
éloquence à la seconde catégorie. Mais il faut aussi l’art de s’appuyer sur telle
école, sur l’autorité d’X ou de Y. Il faut la façon de réunir tel jury, tout le
dispositif matériel et relationnel qui soutiendra l’exposition et de légitimation
des idées exposées ressort à la troisième catégorie de même que la stratégie de
publication (le publish or perish des anglo-saxons) de présence dans les
colloques et séminaires, d’exposition médiatique, de réseaux.
De la même façon, une entreprise pratique la veille économique et faire
de la publicité et du marketing, ce qui correspond aux deux premières
fonctions, mais elle doit aussi songer à son image de marque, comprendre les
courants de valeurs et d’idées sur lesquels elle s’appuiera pour conquérir son
marché. Sans parler des pratiques de guerre économique où les sociétés
recourent à la désinformation et la déstabilisation informationnelles parfois
plus que ne le faisaient les États du temps de la guerre froide idéologique.
Notre troisième exemple, forcément dans le domaine militaire, peut se
trouver dans le classique des classiques, « L’art de la guerre » de Sun Zi.
Quand il conseille d’avoir des espions partout, cela ressort à la première
catégorie, quand il suggère de feindre l’inactivité au moment où on s’apprête à
lancer son attaque, à la seconde. Mais quand le général chinois recommande de
songer au moral de ses troupes ou, au contraire, de préparer les moyens de
démoraliser les adversaires ou de leur instiller une fausse confiance avant les
hostilités, il se range dans le troisième cas de figure.
Se soutenant mutuellement (pas de persuasion sans connaissance
préalable, mais pas de conviction si le terrain n’est pas réceptif), les stratégies
de l’information relaient et préparent les stratégies de force et de puissance.
Parfois même elles les remplacent. Les stratèges chinois considéraient le
stratagème comme le moyen le plus honorable de vaincre, suivi par la
diplomatie, et en dernier lieu la victoire militaire.
Savoir et croyance
Nombre de pratiques regroupées sous le terme ambigu de « guerre de
l’information » reposent sur la capacité matérielle de percevoir (ou d’empêcher
de percevoir) des signaux. Ainsi des capteurs et senseurs : un micro, un radar,
un scanneur correctement utilisé permettent d’écouter une conversation à
distance, de repérer un objet en mouvement, …. Inversement, un bon
camouflage, un brouilleur, la structure d’un avion furtif, l’emploi d’une encre
sympathique empêchent l’autre de déceler les indices de la présence d’un objet
ou d’un corps. Et une attaque contre un système informationnel adverse permet
de perturber la réception de sons ou d’images, la circulation de signaux
électronique, l’accès à un site ou à une base de données… Les stratégistes
américains ont théorisé cette notion en prônant « l’infodominance » dans le
cadre de la « Révolution dans les affaires militaires ». L’infodominance est, en
théorie, la situation de l’armée qui dispose sur le champ de bataille de capteurs
perfectionnés, de satellites et instruments d’interception, de moyens de
communication lui garantissant une coordination et une réaction instantanée.
Elle sait tout de l’adversaire qui ne sait rien d’elle et dont les systèmes
d’intelligence et de transmission sont détruits ou perturbés dès le début du
conflit, ses infrastructures critiques bien vite paralysées par un bombardement
chirurgical ou une cyberattaque. Cette vision utopique (les technologies de
l’information et de la communication garantissant la victoire quasiment sans
avoir à verser de sang) s’est récemment heurtée aux réalités de la guerre
asymétrique et du terrorisme. Ce qui, sur le papier, fonctionne très bien contre
un État avec armée, télétransmissions, réseau téléphonique, télévision nationale
et autres. ne vaut guère contre une guérilla.
Cet aspect purement technique de traitement des signaux est affaire
d’appareillage et de procédures. En dépit de ses applications « civiles »,
comme les conflits économiques, il n’est pas celui qui nous intéresse le plus
ici.
Dans ce cas, en effet la valeur de la stratégie est proportionnelle à celle
de l’information que l’on a acquise ou protégée. Tout repose sur sa
disponibilité (X sait ou ne sait pas que A) et sur la confiance que l’on peut
accorder à l’information (A est vrai ou pas).
Quand, les Alliés ont cassé le code de la machine de cryptologie,
Enigma, et ont pu ainsi déchiffrer les messages de l’armée nazie, ou quand ils
ont réussi à débarquer par surprise en Normandie, tandis que les Allemands,
intoxiqués par l’opération Fortitude les attendaient ailleurs, la question de la
valeur de cette stratégie ne s’est pas posée. Quand l’Union Soviétique a pu se
doter de la bombe atomique, en espionnant les U.S.A, la valeur de son système
de renseignement s’est révélée immense. Quand un initié de la Bourse sait si
telle OPA aura lieu et quand, il peut chiffrer son gain probable. Quand une
entreprise connaît l’offre de prix de sa concurrente, elle sait si elle peut
remporter le marché et à quelles conditions. Quand une société pharmaceutique
qui a décidé de produire un certain médicament est informée de l’état
d’avancement des travaux d’un laboratoire rival, elle sait si elle doit continuer
à investir ou pas dans ce domaine….
Si les stratégies “de capacité” reposent essentiellement sur l’acquisition
de connaissances (ou a contrario sur la possibilité de priver la partie adverse de
savoirs comparables), d’autres méthodes supposent l’emploi de messages
efficaces et recherchent un effet de croyance. Pour prendre un critère simple : il
importe que les premières soient vraies (et efficaces) et que les secondes soient
crues (et répandues). Les premières supposent de la capacité d’analyse, les
secondes des symboles efficaces suscitant une dynamique. Dans le premier cas,
il est possible de parler d’un «patrimoine informationnel» à défendre ou
accroître comme en Intelligence économique. Dans le second, le résultat de la
stratégie se mesure peut-être moins en nombre de convaincus (encore que l’on
puisse admettre ce critère si l’on veut par exemple mesurer par sondage
l’efficacité d’une campagne publicitaire ou électorale) qu’à leur position et à la
façon dont se manifeste cette conviction.
Il est assez tentant d’appliquer les catégories du mensonge et de la
vérité, voire de considérer les stratégies de l’information comme des façons de
créer une pseudo-réalité agencée de façon à provoquer les résultats attendus. Le
vocabulaire employé est symptomatique. Tantôt on parle de déception (qui
dans l’ancien français avait bien le sens de tromperie ou détournement avant de
prendre celui de « ne pas être à la hauteur des espérances »), tantôt de
désinformation ou de diversion, comme s’il s’agissait par ce « dé » privatif
d’indiquer que l’autre à été volé d’une part de la réalité, ou privé d’un élément
de jugement. Tantôt on parle de manipulation, de « management de la
perception », de mystification, de suggestion, d’intoxication, de subversion,
terminologie compliquée et redondante, mais qui chaque fois évoque une
action qui fausse l’évaluation de la cible.
Les mêmes notions sont déjà présentes dans le principe de la ruse. La
ruse (initialement un détour que fait le gibier à la chasse pour tromper ses
poursuivants) implique d’abuser l’autre par des apparences délibérément
agencées. Ruser, c’est feindre la faiblesse quand on est fort ou la force quand
on est faible, suggérer un danger imaginaire ou un gain impossible, apparaître
là où on n’est pas. Cela suppose deux éléments : une tromperie (la victime de la
ruse est illusionnée sur ce qui est réel ou probable) et une opportunité (la ruse
doit créer une occasion pour l’exploiter)
Pourtant, la notion de tromperie ou d’apparence ne rend pas compte de
l’ensemble des stratégies de l’information. Réduire à des bobards destinés à
tromper le public la propagande – qui du reste est d’autant plus efficace qu’elle
se réfère à de faits vérifiables – c’est passer à côté de l’essentiel. Assimiler les
stratégies d’influence à des mises en scène, c’est se condamner à ne rien y
comprendre. Quand bien même nous résoudrions la question de ce qu’est une
information « vraie », ou une idée vraie nous n’aurions pas rendu compte du
véritable pouvoir de l’information. Il n’est pas proportionnel à sa conformité au
réel.
On a souvent dit que le véritable pouvoir des médias est le pouvoir
d ’ o c c u p e r le temps des gens. Pour être complète, toute stratégie de
l’information doit occuper du temps, donc de l’attention, et gagner un
monopole (ou une prépondérance) dans le domaine de la parole ou de la
représentation. Par ailleurs le pouvoir de l’information réside aussi dans sa
capacité de déchaîner des sentiments, de rassembler des communautés
partageant les mêmes émotions. Soit l’exemple de la musique – dont on nous
accordera qu’elle n’est en soi ni vraie ni fausse – : elle peut s’intégrer à une
stratégie de qu’il s’agisse de grandes communions humaines dans un meeting
ou de l’effet « subversif » que peut exercer une certaine musique dans un
certain contexte culturel (rock dans le monde soviétique, musique occidentales
dans le monde islamique…). Dans nombre de stratégies de l’information, la
distinction du vrai et du faux n’est pas la plus pertinente.
Effet direct et indirect
Une autre distinction semble plus opérante. Les théories de la guerre ou
des jeux, distinguent souvent des stratégies directes, où l’action produit le
résultat escompté de par sa propre force ou son adéquation à la situation (une
bonne vieille charge de cavalerie par exemple) et, d’autre part, les stratégies
indirectes qui reposent sur la réaction d’un intermédiaire (feinter au Nord pour
attaquer au Sud). Elles sont nécessairement triangulaires, (mouvement initial,
phase intermédiaire, résultat final).
Il est fréquent de recourir à la comparaison entre les jeux d’échecs et de
go. Le premier repose sur des mouvements de pièces dotées de différentes
puissances et qui se prennent, se bloquent et se menacent. Tout l’art consiste à
faire le plus de dégâts chez l’autre ou du moins à arriver à la position la plus
dangereuse pour son roi. Dans le jeu de go, la règle est d’occuper des territoires
en posant des pierres Gagne celui qui contrôle le plus de territoires – ensemble
d’intersections vides qu’il entoure ou fait le plus de prisonniers, des pièces
adverses encerclées .
Cette distinction s’applique aux stratégies de l’information. Les plus
riches sont indirectes, et, du reste, les stratégies « directes » à l’état pur y sont
rares et secondaires. Une action de propagande primaire (je lance un slogan
« Votez X », l’électorat suit, j’ai gagné) ? Une action publicitaire (« achetez
Y », le public achète) ? Dans la réalité, il est rare de pouvoir ainsi cerner un
mécanisme où une cause produit un effet. Une stratégie théoriquement directe
– celle du discours persuasif par exemple – peut mobiliser des tactiques
indirectes : ce peut être l’appel à l’autorité ou aux normes acceptées, ou encore
l e recours au processus d’identification pour faire passer une thèse.
Corollairement une stratégie indirecte peut rarement faire l’économie à un
moment ou à l ‘autre des méthodes de conviction ou de séduction d’une
rhétorique « directe ».
Statégies directes signifie souvent stratégies explicites. La plaidoirie
d’un avocat est censée faire gagner son client. Une publicité faire vendre
davantage. Une menace faire peur. Une campagne électorale officielle faire
gagner des voix. Une opération de relations publiques faire parler de vous en
bien. Les professionnels qui vendent de telles prestations assurent que des
résultats mesurables peuvent être attendus de « bons messages » élaborés dans
les règles de l’art. Il y aurait beaucoup à dire sur la scientificité de ce discours,
mais il présuppose un rapport direct entre des moyens employés (des affiches,
des visuels, des logos, des discours..) et des résultats obtenus.
Dans le cas des actions indirectes, nous pouvons conserver l’image d’un
territoire issue des jeux de stratégie, mais entendue ici au sens métaphorique.
L’adversaire ou la cible ne peut plus manœuvrer que dans l’espace sémantique
qui lui est concédé et dans la direction voulue. Ainsi les stratégies qui visent à
limiter la liberté d’action de l’autre en s’en prenant à sa réputation, à ses
alliances illustrent ce principe De même que toutes celles qui tendent à
« baliser » le terrain mental où l’on manœuvre : déterminer les mots, les
catégories intellectuelles utilisées, les habitudes, normes, critères, attitudes…
En ce sens, les stratégies indirectes sont toutes à un degré ou à un autre liées au
principe d’influence : elles génèrent un influx qui prédispose à ou dirige vers.
Si nous voulions encore prolonger la métaphore, nous dirions que les
stratégies négatives, agressives cherchent à paralyser l’autre, donc à limiter son
territoire d’action, tandis que les stratégies positives servent à orienter vers une
« zone », celle des bonnes idées et des bonnes images. Soit la desinformatsia
soviétique des années 50 ou 60. Elle a pour fonction de créer, éventuellement à
partir des faux documents, de la confusion, de l’embarras, de la méfiance, du
discrédit à l’égard de l’ennemi américain. À la même époque les Etats-Unis,
via l’USIA (United States Information Agency), subventionnent les radios et
médias qui donnent une image favorable de leur mode de vie et invitent des
jeunes étrangers, susceptibles de devenir les futures élites de leurs pays, à
fréquenter leurs universités ou leurs institutions. C’est typiquement une
stratégie positive pour orienter les attitudes futures dans le sens souhaité. Mais,
quand, à la même époque, la CIA enseigne les « opérations psychologiques »
destinées à démoraliser les vietcongs, ou quand Moscou favorise les congrès
internationaux d’étude du marxisme, c’est l’inverse.
Les stratégies indirectes supposent trois conditions :
- Un initiateur qui pense et lance le processus. Ainsi dans les ruses
puériles, l’enfant songe spontanément à faire le mort, faire le distrait, faire le
dormeur, faire le maladroit… Tromper par l’apparence que l’on prend est une
ébauche des stratégies indirectes. Il n’est pas toujours facile de distinguer (ou
au moins de prouver) l’intentionnalité de l’initiateur. Soit une rumeur : A l’a-t-
il lancée pour affaiblir B, ou par pure bêtise ou envie ? Une personnalité en vue
lance une mode (ainsi une vedette de Star Academy qui adopte une coiffure
aussitôt imitée par des milliers d’adolescents) : s’agit-il d’une stratégie de
marketing (augmenter la visibilité de la vedette, stimuler ses ventes) ou d’une
conduite spontanée ?
- Une médiation. Médiation a ici son sens le plus large : tout ce par quoi
passe le message de l’initiateur et par lequel il se transforme et développe son
effet réel différent de sa direction apparente initiale. La médiation peut être
simplement celle d’un milieu : ainsi les internautes qui répercuteront une e-
rumeur se font les intermédiaires d’une opération de déstabilisation. Dans
d’autre cas, la médiation correspond à un stade intermédiaire : une réaction de
la cible qui fait produire à la stratégie tout son effet. De façon générale, la
« cible » tend à coopérer inconsciemment aux desseins de l’initiateur. Dans
d’autres cas encore, la médiation est un média : un bruit habilement lancé
repris par les journaux par exemple. Enfin, la médiation peut être celle d’un
allié : les stratégies indirectes consistent à faire coopérer d’autres acteurs à vos
objectifs. En cas de désinformation, ces acteurs peuvent être inconscients : ils
répercutent simplement une information. Mais dans d’autres méthodes d’action
en réseaux, l’art du stratège consiste à faire agit plusieurs acteurs dans le même
sens, chacun là où il est le plus efficace. Ceci est valable s’il s’agit de relations,
des copains, des gens influents sollicités pour obtenir une décision favorable à
ses desseins, mais aussi dans le cas d’une mobilisation d’associations,groupes de pression d’activistes, d’autorités morales ou d’experts comme les
pratiquent les altermondialistes. La médiation fait ici relais et amplification.
- Une cible dont, au final, l’attitude sera modifiée dans le sens désiré
p a r l’initiateur, sans qu’elle ait nécessairement conscience du
processus. L’initiateur a ainsi accru son pouvoir au sens défini plus haut.
Cadre et contenu de l’information
Les stratégies indirectes conditionnent dans le double sens du terme :
des gens et des circonstances. Il s’agit d’une part d’agir sur l’esprit d’autrui
pour susciter la réaction attendue et d’autre part de créer de telles conditions
que la situation semble déboucher spontanément sur le résultat attendu. Par
exemple en organisant une mise en scène ou en favorisant certains éléments
dans la perception de la situation. Les stratégies indirectes emploient la
puissance d’institutions sociales, véritables machines à faire croire, mais elles
ne les créent pas pour autant L’Église, l’armée, l’école peuvent jouer la cette
fonction, CNN, Google ou une bibliothèque nationale aussi. Si le but d’une
stratégie indirecte est de faire penser que, cela passe aussi par le comment
penser et à quoi.
Dans un milieu clos, telle une secte ou un régime totalitaire, un groupe
ou un individu peut décider ainsi autoritairement de tout ce que ses sujets
peuvent penser et percevoir. Ainsi, dans 1984 de George Orwell, Big Brother
contrôle ce que montrent les médias, ce que disent et écoutent les citoyens. Il
fait même modifier les livres d’histoire pour rendre le passé conforme aux
nécessités de la politique présente. Mais Big Brother détermine aussi des
valeurs et des catégories mentales grâce auxquelles pensent les citoyens : il les
oblige à parler la novlangue, une langue de bois au carré : il n’y existe aucun
terme pour désigner les notions interdites. Tout y est fait pour amener le
locuteur à enchaîner les expressions autorisées et phrases standardisées, si bien
qu’il ne peut avoir que les pensées « licites ».
Quelles que soient les limites qu’apportent nos systèmes aux libertés
individuelles, nous n’en sommes pas là. Dans notre monde, les stratégies
indirectes doivent plutôt tenter de modifier les machines existantes ou
s’appuyer sur elles. Une méthode peut consister à infiltrer une ONG pour
mettre son prestige au service des causes souhaitées, ou encore à fournir aux
journalistes et aux agences de presse un sujet bien ficelé qui va dans le sens
souhaité. Sélectionner les informations disponibles plus que les imposer est
aussi une pratique fréquente. Globalement les stratégies indirectes consistent
d a v a n t a g e à peser ou intervenir sur un processus de décision et de
communication qu’à la construire. Elles jouent là où l’acteur ne dispose pas de
l’autorité (comme celle que confère l’institution), de la contrainte ou de la
capacité de fournir des contreparties. Donner un ordre, menacer ou acheter ne
sont pas des stratégies indirectes
La stratégie indirecte suggère des notions comme « faire pression au
bon endroit », « faire basculer », « inciter », « stimuler », « faire levier »,
« contourner », « prendre appui », Toutes indiquent la même idée, une action
minimale où et quand elle peut diriger une force supérieure dans le sens voulu.
Rarement là où elle s’oppose frontalement à une autre force ou à une
résistance, puisqu’elle elle interagit plus qu’elle n’impose.
Une stratégie indirecte de l’information n’oppose pas frontalement un
argument à un autre, une image à une autre comme dans la dialectique chère à
la tradition grecque où la parole forte représentant la raison forte l’emporte sur
la faible de par sa propre vertu. Dans une stratégie indirecte, l’efficacité des
signes que l’on emploie est fonction de leur adaptation,, de la synergie qu’ils
exploitent. C’est une notion chère à la pensée chinoise, telle que la résume
François Jullien, : la propension des choses. Une stratégie indirecte favorise ou
exploite une potentialité inhérente à la situation, elle ne la crée pas. Elle ne fait
qu’actualiser ce qui était latent. Celui qui a été trompé ne demandait qu’à
l’être, aveuglé qu’il était par son avidité ou ses préjugés. La rumeur n’a fait que
jouer sur des préconceptions ou des stéréotypes déjà implantées dans la
population cible. La déstabilisation n’a fait que révéler des faiblesses, telles
celles d’une entreprise qui est soumise au risque de réputation et dépend de son
image de marque.
Soit le lobbying. Comment procède le professionnel ? Certes, il va
employer un argumentaire élaboré, et si possible lui conférer une apparence
chatoyante et séduisante : belles brochures, présentations audiovisuelles. Mais
surtout, il va travailler en amont, et identifier des besoins auxquels peut
répondre son discours.
Il va déterminer qui décide ou bloque quoi dans une administration, qui
a besoin de quelle information et dans quel langage elle sera la plus
exploitable. Il va analyser où une documentation fournie à la bonne personne
qui cherche à s’éviter un long travail de recherche va orienter ses conclusions.
Il offre du « prédigéré ». Il cherche surtout ce que désire et ce que souhaite
entendre son interlocuteur. Parfois même, il travaille encore plus en amont, en
créant le courant d’opinion ou la réserve d’idées et de mots qui favorisent ses
desseins. Certaines think tanks américaines remplissent notamment cette
fonction.
Par ailleurs le lobbyiste a l’art de faire intervenir dans son sens des gens
prestigieux, représentatifs, ou simplement actifs. Bien entendu, cela le conduira
à flirter avec la menace (« Si vous adoptez telle mesure, cela créera du
chômage et nous nous arrangerons pour que cela se sache »), ou avec la
promesse voire la corruption (« Si vous vous rangez à notre avis, telle catégorie
d’électeurs, tel média ou telle institution avec qui nous nous entretenons les
meilleurs rapports saura s’en souvenir. »). Dans tous les cas, il jongle avec les
attentes, besoins et désirs d’autrui, plus qu’il ne les crée par une rhétorique
implacable.
Dans la vie courante, nous rencontrons et pratiquons des stratégies indirectes
Petites ruses et menus stratagèmes, du type prêcher le faux ♦
pour savoir le vrai ou utiliser le « pied dans la porte » (obtenir une première
petite concession pour formuler une demande plus importante)
Manœuvres de séduction :
A feint la faiblesse, pour permettre à B de manifester sa force et sa compétence, et le flatte par de bruyantes manifestations de reconnaissance. À obtient ce qu’il veut de B. Telle est l’argument de la pièce de Labiche, Le voyage de Monsieur Perrichon
Diffamation et médisance :
A affaiblit la position de son rival B en répandant les pires horreurs pour qu’elles soient répétées et si possible amplifiées.
Si nous abordons les stratégies indirectes complexes, nous pouvons encore retrouver des catégories simples pour décrire les interventions de l’initiateur.
Il peut d’abord intervenir sur le contenu même de l’information qui parviendra à la cible de diverses manières :
Falsification.
Il s’agit alors de faire parvenir une information fausse à la cible.♦
L’utilisation d’un agent double pour envoyer à l’adversaire de faux
renseignements est emblématique de cette situation. Les exemples
sont innombrables autant dans les livres des stratagèmes chinois
qu’au cours de la seconde guerre mondiale.
Scénarisation.
Ici, il ne suffit plus de dire ou d’écrire quelque chose que l’on♦
sait faux, il faut créer des apparences trompeuses. L’escroc qui se
livre à des manœuvres frauduleuses ou excipe d’une qualité qui n’est
pas la sienne, tel que le décrit le code pénal, appartient typiquement
à cette catégorie. De même le général que qui fait allumer des feux la
nuit pour tromper l’ennemi sur la position et l’importance de ses
troupes. Ou encore le ministre Potemkine qui faisait peindre de faux
villages riants, comparables à des décors de théâtre, de façon que
Catherine de Russie se fasse une image idyllique des conditions de
vie des moujiks.
Dissimulation.
Dans ce troisième cas, il suffit de faire le silence ou de susciter♦
une conspiration du silence. Ce sont des stratégies d’omerta qui
reposent plus ou moins sur la menace implicite et sur les règles
implicites dans un milieu. Ainsi, la cohésion culturelle au sein d’un
milieu, celui des journalistes de presse écrite parisiens, par exemple,
peut rendre faciliter la diffusion de l’idée qu’il ne serait pas
convenable d’évoquer tel ou tel sujet.
2) Seconde grande catégorie : l’action qui joue sur l’attention de la cible (ou des médiateurs
qui pèsent sur la cible). Il s’agit alors d’interférer sur la disponibilité de l’information et sur
le retentissement qui lui est donné pour « vendre » quelque chose (y compris une idée ou sa
propre renommée) sur la Toile, il ne suffit plus d’être bruyant et spectaculaire : il faut
maîtriser les arcanes de l’indexation. La plupart des internautes parvenant à une page à la
suite d’une requête sur un moteur de recherche. Du coup est née une niche de pouvoir : l’art
de référencer, de diriger les requêtes (donc une fois encore l’attention) en fonction de
certains critères (taxinomiques, sémantiques, de notoriété…). Cela suscite des stratégies
asymétriques comme le « bombardement de Google » (Google bombing). Cette technique
consiste à améliorer son classement sur les pages du moteur de recherche en multipliant
artificiellement les liens hypertextuels pointant vers le site désiré ou encore en employant
une politique habile de multiplication des mots-clefs. Mais l’attention des internautes
(concrètement : leur faculté de se précipiter vers tel ou tel site qui n’est pas nécessairement
le plus riche, le plus professionnel ou le plus connu) fonctionne largement suivant des
critères propres aux communautés virtuelles. Ils correspondent souvent à un «bouche-à-
oreille » numérique incontrôlable. Dans un autre ordre d’idées créer un média, comme une
chaîne internationale d’information en arabe (al Jazira) ou en espagnol (Telesur) c’est,
certes, se donner un moyen d’en contrôler le contenu. Mais c’est aussi se doter d’un moyen
de « faire l’agenda », d’attirer l’attention sur certains faits ou sur certains « points de vue »
(celui des masses arabes, celui des latino-américains), c’est donc aussi mener une stratégie
de l’attention.
3) Troisième grande famille : l’action sur le « point de vue » ou le
cadre de la communication. Le cadre inclut toutes les croyances et émotions
relatives à la source de l’information, aux rapports entre ladite source et son
destinataire, et à tout le contexte qui en guidera l’interprétation. Le fait que la
cible A se persuade que l’information émane d’origine amie ou ennemie, fiable
ou non, volontairement ou pas, qu’il s’imagine qu’elle est destinée à le leurrer
ou à l’aider, qu’il entretienne tel ou tel rapport affectif, soit dans telle position
par rapport au messager, sont évidemment déterminants. Tout ce qui agit sur
les prédispositions de la cible joue dans le même sens.
Des expériences célèbres montrent jusqu’où peut aller ce phénomène.
Ainsi dans celle de Stanley Milgram des cobayes persuadés qu’il participent à
une expérience scientifique sont incités à infliger des punitions effroyables (des
chocs électriques, heureusement simulés) à des sujets qui feignent d’accomplir
une tâche, de se tromper souvent et finalement d’être punis. Du fait qu’ils
s’imaginent appliquer des consignes garanties par l’autorité de la science, de
braves gens en viennent à accomplir des actes qui répugneraient à leur
conscience en temps ordinaire.
Dans la vie courante, les effets du conditionnement, même s’ils sont
spectaculaires que dans cette situation manipulée en laboratoire, portent bien
plus en amont sur l’usage d’habitudes mentales, de la langue au système de
comptabilité ou des modes de vie aux références philosophiques. Ce n’est pas
par hasard que notre pays a développé les Alliances Françaises après la défaite
de 1870, espérant que la diffusion de notre langue compenserait la perte de
prestige due à la guerre. Ce n’est pas non plus par hasard que, pendant les
années de guerre froide, la CIA subventionnait l’exportation vers l’Est de livres
au contenu expressément anticommuniste (comme le bouleversant « Le Zéro et
l’Infini » de Koestler) mais aussi la musique moderne et la peinture abstraite,
dans une perspective de guerre culturelle contre l’URSS.
Du reste nous avons probablement vécu dans les années 90 l’apogée de
la stratégie indirecte de l’information, ainsi entendue, quand les partisans de
l’élargissement (enlargment) du modèle américain, d’Alvin Toffler à Al Gore,
comptaient sur l’expansion d’Internet pour étendre la modernité et finalement
une attitude pro-occidentale. L’homme nouveau devait naître de l’extension
des forces de communication, comme pour les marxistes orthodoxes, il devait
résulter du développement des forces productrices. À ce stade, on peu parler
d’une idéologie (ou d’une utopie) de la technologie, mais comme toute
idéologie, celle-là servait des desseins de puissance bien précis. En dépit de ou
grâce à son apparente naïveté.
En un mot toutes recherches sur les stratégies indirectes nous renvoient à la
question de l’idéologie, question que l’on a trop vite crue obsolète au cours de
la dernière décennie et sur laquelle nous reviendrons longuement ailleurs.
Conclusion
Comment ne pas être victime des stratégies de l’information ? Le
tableau redoutable que nous venons d’en dresser pourrait faire craindre pire.
Mais il y a deux bonnes nouvelles. La première est que ces stratégies échouent
parfois. Et la seconde – qui justifie la première – que leur étude ne date pas
d’hier et que nous disposons d’une sérieuse panoplie de connaissances.
Les Grecs nous ont légué des traités de rhétorique et d’éristique, de
véritables matrices des « figures » de nature à convaincre l’interlocuteur et
qu’emploient encore les modernes spécialistes de la publicité et du marketing
politique. La stratégie chinoise s’est condensée en traités, du type des fameux
« 36 stratagèmes » transposables à la compétition économique, politique ou
militaire moderne. L’étude des médias est une discipline qui sera bientôt
centenaire Il existe une multitude de grilles de lecture des méthodes de la
propagande. Autant la stratégie militaire que l’intelligence économique ont
réfléchi sur les conflits informationnels. La réflexion critique sur la société de
l’information commence à s’intéresser à ces questions. Bref, il est difficile de
plaider la surprise et l’ignorance.
Nous avions pour notre part proposé le terme d’infostratégie pour
d é s i g n e r l’étude des conflits (modalités, occurrences, motivations et
f i n a l i t é s … ) liés aux systèmes de transmission et communication
caractéristiques de la société dite de l’information. Le champ de cette discipline
à inventer serait celui des changements, technologiques, stratégiques,
symboliques, régissant les rapports entre conflit et information. Quel que soit le
nom que l’on donne à la chose, il nous faut maintenant comprendre
l’information comme un pouvoir paradoxal qui s’accroît aussi souvent par sa
rareté que par sa multiplication.
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